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CHEVALIERS NOIRS 3, CHAPITRE

Chevaliers Noirs 3 - Chapitre

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Chevaliers Noirs 3

La grand rue Nord était devenue taciturne. Le cœur n’y était plus.

Des groupes de femmes glissaient solennellement vers le beffroi. Enveloppées de manteaux sombres, le voile parfois rabattu sur le bas du visage en signe du deuil, elles parlaient peu.

Les transactions ralentissaient aux comptoirs. Les boutiquiers rangeaient leurs marchandises, la mine sombre. Quelques-uns fermaient leur échoppe, abaissant les volets. Des vilains, bûcherons et laboureurs, le petit peuple modeste aux cottes humbles, se rassemblaient déjà sous les arcades latérales, conférant sinistrement et à voix basse.

Une haute silhouette encapuchonnée sortit lentement d’une ruelle attenante, se joignant au flot lugubre. Elle claudiquait maladivement, les épaules basses et courbaturées, tenant une sébile devant elle. Un des nombreux miséreux de la cité, morne et désespéré, peut-être atteint d’une affection contagieuse.

Tête basse, portant toute la misère du monde, la silhouette avança péniblement le long des façades. Personne ne lui porta vraiment attention, tant elle constituait une vision ordinaire. Seul le menton dépassait du chaperon. La chape bleue, sale et fatiguée aux articulations, semblait avoir été portée durant des décennies.

Indifférent aux cris des boutiquiers, l’homme s’arrêta et releva la tête. Un char tiré par un gros bœuf blanc était arrêté d’un côté de la rue ; des portefaix déchargeaient des sacs dans une échoppe. Songeusement, le miséreux tourna la tête. En face se trouvait la maison qu’il avait contournée en venant de la ruelle. Après l’encorbellement s’élevaient des étages de torchis, avec quelques damoiselles tristement accoudées aux fenêtres. Au rez-de-chaussée, des baies tendues de vessies protégeaient le foyer d’une famille. Une porte très simple se dressait sous le linteau de pierre. Autour du trou de serrure, des clous indiquaient une boite côté opposé pour le mécanisme. Au-dessus d’autres clous trahissaient la présence d’un verrou, probablement une simple coulisse, tirée pour bloquer le vantail.

L’Homme Sombre resta là, à regarder pensivement la façade.

 

Sortant de l’ombre, deux gardes approchèrent de la grille de bois. Le premier tenait une courte lance, le second empoignait un trousseau de clefs.

– « Werner... » commença ce dernier sans qu’il y ait plus à dire.

Dans la semi-pénombre de sa cellule, Maximillien se leva. De rares poils blancs parsemaient sa barbe rousse. Il n’avait que 43 ans, mais avait passé les 8 dernières années à lutter pour sa vie dans les geôles de Vif-argent. En cet instant, il semblait fatigué et âgé. Il laissa échapper un long soupir.

Les clefs s’engagèrent dans la serrure et tournèrent.

« Tourne-toi. Mains dans le dos », commanda le geôlier.

Il déverrouilla la grille et entra. L’autre garde pointa sa lance, bloquant le passage.

Terrassé, Maximillien effectua un demi-tour vers le soupirail. Il joignit les poignets au bas de ses reins. La lueur du dehors colora ses yeux bleus d’une teinte translucide. Ils ne reflétaient que le vide, un éloignement infini.

Derrière, le geôlier déroulait une cordelette pour l’attacher. Il la tendit sèchement entre ses mains.

 

10h52

 

Ils franchirent le portique, et sortirent à l’air libre dans la cour du beffroi. Les deux autres condamnés attendaient déjà au centre de la place d’armes, entourés des édifices de pierre et du petit rempart donnant sur la rue. Une rumeur basse et lourde bruissait au-delà. Quelques soldats de repos les observaient depuis les baies arquées, leurs expressions illisibles.

Les gardes firent avancer Maximillien, à moitié aveuglé par le soleil.

Il cligna des yeux, discerna le beffroi adossé au rempart. Sa fine tour carrée perçait le firmament de sa flèche, à 14 mètres de hauteur.

C'était là que sonnaient les heures de travail et de repos, les alertes, les principales fêtes, et l’heure des morts chaque jour.

Le ciel était d’un bleu de cobalt. C’était une belle journée pour mourir.

Le mercenaire roux vint se placer en bout de file, derrière les deux brigands, poignets entravés au dos comme lui. Les fer vêtus s’assemblaient pour les escorter. Heaumes et armures brillant au soleil, ils prirent position autour de lui pour le surveiller. Ses yeux s’habituaient à la lueur cinglante du jour. Il les leva sur les étages et croisa les regards mornes des soudards, qui l’examinaient comme un rebut du passé. Eux aussi étaient natifs de Vif-argent, mais ils avaient embrassé l’ordre de Darius, et touchaient leur solde depuis trop longtemps pour éprouver toute forme de pitié envers lui. Le vieux guerrier se détourna amèrement.

Tandis que les fer vêtus formaient une ligne de chaque côté des captifs, un chef de l’armée vint à eux, dans un tintement d’écailles de fer. Il les toisa avec hauteur, son heaume à nasal coincé sous le bras.

– « Le Duc a interdit qu’on se serve des trappes pour vous pendre. Vous serez hissés. »

Un des brigands se détendit.

– « Ah ! » fit-il soulagé.

– « Imbécile », murmura Maximillien dans un souffle. « La mort est plus lente. »

Almuric, le plus jeune des captifs, trembla et voulut savoir.

– « Pou… Pourquoi pas les trappes ? »

Un soudard lui enfonça le culot de sa lance dans le ventre. Il se plia en deux, toussant et crachant.

– « La tête haute… » lui conseilla fermement Maximillien.

Le chef s’approchait le long de la file de guerriers.

– « Maximillien… » dit-il. « Pas de bêtises… On va jusqu’au gibet, et on en finit… »

L’intéressé ne le regarda pas. Il hocha la tête, lâcha avec mordant :

– « Remerciez Darius pour moi. »

Un fer vêtu fit un pas en avant pour le corriger, mais l’officier l’arrêta d’une main. Il scruta Maximillien quelques instants de plus, comme pour s’assurer de ses intentions. Puis il alla prendre sa place en tête de l’escorte, adressant un signe aux miliciens près du portail. Le jeune brigand se redressait dans une ultime quinte de toux.

Le chef coiffa son heaume. Les hommes du guet ouvrirent les portes. Elles s’écartèrent sur la partie Nord de la grand rue, dévoilant une foule lugubre. Le silence tomba instantanément.

Alors le cortège s’ébranla et sortit dans la rue étonnamment muette et grave.

Les têtes remuèrent pour apercevoir Maximillien Werner. Quelques personnes se haussèrent sur la pointe des pieds.

La procession tourna vers le Sud en direction de la place, s’engageant entre les maisons aux étages boisés. Elle devait descendre le long défilé de la grand rue, et partout la foule était massée sur les côtés sous les arcades, contre les murs entre les comptoirs. Toutes les faces graves et austères. Çà et là, les cuirasses brunes du guet s’espaçaient sur le chemin pour faire reculer la multitude. Dans les étages tout du long, des spectateurs moroses examinaient le cortège depuis les balcons de bois, les encorbellements à colombages, les baies côte à côte composant les loges. D’autres se penchaient aux lucarnes sous les toits.

Aujourd’hui ils avalaient une potion amère. Bien qu’il leur était impossible d’exprimer ce qu’ils éprouvaient, les citoyens faisaient leurs adieux à un homme qui les avait défendus et qu’ils admiraient. Les regards suivirent la chevelure rousse avec tristesse, une dignité pleine de retenue, là où ils auraient voulu crier leur reconnaissance. Quelques yeux s’embuèrent

L’animation ralentissait au-devant de la procession. Les visages quêtaient, remuaient légèrement pour entrevoir la file de condamnés. Les artisans s’appuyaient sur le comptoir, le cœur lourd. Plusieurs serfs et vilains retirèrent leur bonnet de laine, au passage de Maximillien.

Ému de ces témoignages silencieux, celui-ci baissa les yeux pour cacher ses sentiments et ne pas fléchir. Toute la rue était là pour lui.

Quelques éléments hostiles, complaisants envers l’autorité, étaient aux premiers rangs. Ils applaudissaient, se moquaient des captifs comme au spectacle. Leurs ovations montèrent.

– « Mettez les au vent… »

– « Allez, allez, faites les danser ! »

C’étaient les mauvais garçons qui s’étaient tenus plus tôt sur la grand place. L’épais bourgeois était là aussi, les encourageant avec hauteur. Mains à la ceinture, il tonna pour se faire entendre.

– « Bah ! Qu’on en finisse… »

Ils suivirent bruyamment le cortège, mais ils n’étaient vraiment qu’une poignée. Visiblement ils manifestaient sur commande afin d’influencer la foule. La grande majorité de celle-ci ne s’y trompait pas et les ignorait. Elle se contentait, silencieusement, de témoigner un dernier hommage au guerrier roux qui passait, flanqué des cottes de fer de l’armée.

Et après son passage, les regards l’accompagnait longtemps, envahis de mélancolie. À l’ombre d’une arcade, des dames se serraient, enveloppées de longs manteaux. Elles observaient la chevelure rousse avec incrédulité, entre une légion d’épaules masculines devant.

– « Il a changé. Toute cette barbe… »

Une autre essuya ses joues.

– « C’est injuste… C’est tellement injuste… »

Le chef menait le cortège en tête, flanqué de ses fer vêtus. Il s’efforçait de regarder droit devant lui, où s’ouvrait une route vers la grand place, tel un mince goulet entre le peuple de Vif-argent.

Les soldats de l’escorte avançaient d’un pas martial, sachant que leur tâche était ingrate. Parfois, ils faisaient sèchement signe à la presse de reculer. Ils avaient des ordres. Ils remarquaient de la tristesse dans tous ces regards, de l’amitié au passage du prisonnier roux, brève chaleur aussitôt éteinte.

Les deux brigands savaient qu’ils n’intéressaient personne et gardaient les yeux sur les pavés. L’ancien mercenaire releva enfin les siens, au-delà des mots. Il rencontra les regards des citadins.

Parfois des lèvres murmuraient son nom comme un talisman, avec un sourire peiné et contrit. Il les voyait derrière les soldats qui maintenaient leur intervalle de part et d’autre, la lance légèrement inclinée. Les citadins les plus éloignés sous les arcades et auvents chuchotaient entre eux, puis se taisaient à son approche. Ils le saluaient, essayaient de lui insuffler du courage, de lui témoigner qu’au-delà de la mort il conserverait leur amitié. Les enfants les plus petits restaient graves, la main dans celle de leurs parents.

Maximillien en eut la gorge serrée. Il avait subi tant de brimades qu’il ne se souvenait plus que ces gens l’avaient tant apprécié. Il voulait juste partir dignement. C’était tout ce qui lui restait. Il prit conscience de son souffle, d’un très grand calme. Le bout de la rue l’hypnotisa, devint sa seule réalité tangible.

La poignée d’agitateurs suivait la procession sur les côtés, passant devant les citoyens en ricanant. L’un d’eux se fit surprendre par un croche-pied et alla mordre le pavement. Ils firent face à plusieurs laboureurs et solides porteurs, qui leur décochèrent des regards assassins. Ils filèrent sans demander leur reste, pour rattraper l’escorte.

Celle-ci arrivait devant un vaste palais au perron sculpté et colonnes apparentes. Après le rez-de-chaussée en pierre de taille, se dressait un encorbellement à colombages, puis sur des corbeaux ouvragés, un large balcon.

Derrière la rambarde, bien en vue, se tenaient les notables du conseil de ville, mélancoliques dans leurs beaux atours. Hestmark le doyen avec son long bâton, l’imposant Gérold appuyé des deux mains à la balustrade, Robert le courtier serrant les lèvres dans son manteau brodé. Des quatre, il ne manquait qu’Eudes le drapier. En retrait, ils s’affligeaient de la situation avec honte et impuissance.

Maximillien ralentit. Il avait levé ses yeux bleus, sa crinière rousse rejetée en arrière. Un instant, comme rajeuni et transformé, il redevint le chef de guerre qu’ils avaient connu, celui qui les avait défendu autrefois lors d’un siège harassant. Ils n’avaient pas besoin d’échanger des paroles. Leurs yeux dirent tout ce qu’il y avait à dire.

– « Avance ! » grogna un soldat, déplaçant son fer de lance.

Avec une nouvelle résolution, le mercenaire roux repartit le long de la chaussée. Les trois notables le suivirent des yeux.

– « Au revoir, Maximillien », murmura Hestmark.

À ses côtés, Gérold et Robert restèrent aussi immobiles que des pierres. Comme toute la rue, partagée entre impuissance et fatalisme.

Le guerrier roux songea à la chaîne d’événements qui l’avait mené ici. Quelques pas plus loin, il comprit que c’était sans importance. Il ne lui restait que la réalité de la mort au bout de cette rue, et face à celle-ci, il était seul, comme tout homme.

Maximillien vit la lumière s’assombrir et sa perspective se réduire en un point : celui de l’extrémité de la rue qui aboutissait à la grand place. Les rares personnes hostiles jetaient maintenant des fruits blets sur les condamnés, et les gardes les laissaient faire. Il y avait un contraste énorme entre les quelques meneurs à l’avant-plan, et la dignité des citoyens sur les côtés et dans les étages, qui le suivaient avec des regards lugubres et intenses.

Le silence se fit pour Maximillien Werner. Il n’entendait plus que les battements de son cœur et sa lente respiration. Les quelques jeunes gens avides de cruautés semblaient se ralentir autour de lui. Leurs mains battaient mollement. Leurs bouches s’ouvraient sur des vociférations imperceptibles. Le vieux guerrier regardait droit devant lui, vers l’épreuve à endurer, s’apprêtant à ignorer douleur et faiblesse. Il aurait voulu que ce soit déjà fini. Il ne se sentait plus de ce monde, ni encore dans l’autre.

Au pied d’un char à bœuf, enveloppé dans une pèlerine bleue, le chaperon sur les yeux, un mendiant était accroupi avec une sébile devant lui. La procession avançait toujours, et Maximillien sans remarquer ce qu’on lui jetait, ne prêtait plus attention qu’à ce vide qui croissait en lui. Le mendiant tendit une ample manche vers le jarret du bœuf. De ses doigts dépassèrent la pointe d’une dague. Il la posa sur la peau blanche entre l’os et le ligament. Sous les quolibets des perturbateurs, le cortège fit quelques pas de plus.

Soudain le bœuf d’une tonne et demie mugit et fit brutalement un écart, bousculant le char et renversant un étalage. Les personnes à proximité s’écartèrent. La troupe se figea et les soudards esquissèrent un mouvement vers l’animal furieux. Au même moment, le mendiant était sur pieds, passait dans l’intervalle entre les gardes et percutait le prisonnier roux. En un éclair, ils traversèrent la rue. Le vagabond poussa Maximillien vers une porte, se jeta avec lui à l’intérieur, la rabattit et engagea le loquet, au nez des fer vêtus.

 

 

 

Extraits
 
Opinions de lecteurs
 
Entretien avec l'auteur sur Chevaliers Noirs, Vol. 1 à 3