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CHEVALIERS NOIRS 2, EXTRAITS

Chevaliers Noirs 2 - Extraits

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Chevaliers Noirs 2

Le Duc contempla la broche d’or dans sa paume. Elle mesurait près de 6 centimètres sur 3,5 de haut. Légèrement ternie et rayée, elle avait passé de nombreuses années cachée au fond d’une bourse. Il passa le pouce dessus. La tête d’aigle était tournée « à dextre » — ce qui signifiait du point de vue de l’observateur, tournée à gauche —. Le bec était crochu, l’œil menaçant. L’aigle semblait défier et prêt à frapper. Un étrange sourire sinuait sur les lèvres de Darius.

Balder s’était approché.

– « C’est le symbole impérial. L’emblème d’Aiglecroise ? »

– « Elle pourrait être fausse », souleva Acerack au loin.

– « Non. Elle est authentique », affirma Darius.

Le visage altier se releva sur l’Homme Sombre. Les yeux d’acier plongèrent dans les siens.

 

Le Duc Darius passa une main dans sa nuque, songeur.

« Mais sous ses dehors secrets, comme ton Ordre aime le pouvoir… »

– « Il s’intéresse aussi à d’autres choses », remarqua l’homme en noir.

Le Duc revenait vers lui pas à pas.

– « Comme ? Ne me sors pas ces histoires de perception… »

– « Si, comme aiguiser les sens et capacités de perception. »

– « Ou une espèce de diablerie approchant », rétorqua le souverain, hilare.

– « Quant à eux, les Seigneurs de la Roche aiment le luxe, les beaux vêtements, tous les oripeaux du pouvoir », résuma l’étranger. « Cela les détourne parfois du but et de la voie à parcourir. »

– « Sommes-nous moins bons guerriers ? »

– « Non. Mais vos jouets vous tiennent autant que vous les tenez. »

Le souverain secoua la tête, narquois.

– « Vous êtes alambiqués et compliqués. C’est ce que j’ai souvent entendu à propos de l’Ordre d’Aiglecroise : furtif, cachottier, difficile à cerner… »

– « … Et agaçant parce qu’il vous résiste », compléta l’Homme Sombre.

 

– « Sire Acerack a renvoyé les gardes. Ils sont postés dans la cour, et personne ne doit approcher du logis », murmura Lorette. « Je crois que notre seigneur voulait que l’étranger lui montre quelque chose sur les cartes. »

Elle avait tiré un escabeau pour s’asseoir devant Tania.

– « Il porte l’armure noire, cet homme », fit celle-ci distraitement. « Évidemment, il va intéresser mon père… »

Ses trois confidentes ignoraient presque tout des Ordres de chevaliers noirs. Mais Tania avait grandi en exil dans les forts des Seigneurs de la Roche. Elle se souvenait de ces grands hommes maillés, l’épée battant à la hanche, qui la considéraient avec bienveillance. Petite, ils la prenaient dans leurs bras, l’éloignaient affectueusement quand elle tombait sur un conciliabule qu’elle n’était pas censée entendre. Graves et austères, ils avaient bercé son enfance. En fermant les paupières, elle pouvait encore sentir la chaleur du désert, le parfum des dattes et des roses, entendre les renâclements de leurs destriers à l’écurie, et revoir ces géants armés de noir qui la dominaient de toute leur taille à l’époque, comme échappés d’une distante mythologie.

Les signes ne lui avaient pas échappé ce matin. Tania avait reconnu d’emblée l’armure de l’inconnu. Ordre d’Aiglecroise. Que faisait-il ici, loin des frontières de l’Empire ? Surprise, elle avait décidé de ne rien montrer. Elle avait joué les innocentes, babillé des remarques anodines. Il pouvait en avoir après son père, ou ses sœurs.

De son côté, Emeline agita le cornet pour lancer les dés.

– « C’était bizarre ce matin », dit-elle en avançant un pion, « il avait l’air d’attendre… »

 

Ils n’étaient que des ombres dans le passage, devant les pavés baignés de lueurs. Puis Acerack pénétra dans la basse cour accompagné de guerriers et pages.

Le géant se campa face à l’amphithéâtre de murailles, mains sur les hanches. Dans la clarté chaude du couchant, l’immense « U » de l’enceinte extérieure s’incurvait face à lui au Sud, avec son chemin de ronde à 12 mètres de hauteur. Sur un signe du Sénéchal, les cors sonnèrent deux fois, et le tambour battit.

Valets et soldats s’arrêtèrent dans la cour. Les sentinelles pivotèrent sur les remparts. Des silhouettes apparurent aux créneaux des tours, alors que sous les murailles, d’autres venaient aux baies des maisonnettes. Tous prêtèrent attention en apercevant le Sénéchal.

Un chevalier à son côté mit les mains en porte-voix.

– « Oyez ! Oyez !… Tous les archers sur les remparts, et tous les gardes armés d’un arc ! Venez tout de suite dans la cour des lys, avec Sire Acerack. Dans la cour des lys, tout de suite ! »

Ils quittèrent les créneaux, et le Sénéchal traversa la basse cour, longeant la seconde enceinte vers le passage le plus à l’Ouest. Derrière lui, sur toute la circonférence du premier rempart, de nombreuses silhouettes se hâtaient d’obéir. Des hommes s’empressaient le long du chemin de ronde, arc à l’épaule, vers les degrés à flanc de muraille ou la tour la plus proche. D’autres descendaient les perrons des maisonnettes. Partout dans la cour, des archers en cotte de cuir convergeaient déjà à petites foulées vers l’arche de l’Ouest, l’arc en bandoulière.

Acerack tonna :

– « Ne me faites pas attendre ! »

 

– « Ce n’est pas tout, braves gens », annonça le héraut haut et fort.

Des « chuts » sifflèrent dans l’attroupement. Les passants remuèrent et s’agitèrent. Le héraut brandit le rouleau. Il le montra alentour, décrivant un arc de cercle afin que chacun puisse le voir.

 

Plus tôt dans la Salle du trône, quand la lumière était encore dorée, le Duc avait fait les cent pas entre les rangées de colonnes. Ce matin-là, il avait médité les termes de son message. Son chancelier Syagrius s’était installé derrière un pupitre en bas du trône. Il venait de tremper sa plume et lui donnait une secousse pour l’égoutter. Une larme noire tomba dans l’encrier.

– « Nous, Darius Duc d’Olamus, seigneur de Vif-argent… » commença le souverain. Et la plume gratta le parchemin.

 

Le héraut donnait lecture de l’ordonnance sur le gibet.

– « Pour sa trahison et ses graves forfaits commis envers nous jadis… »

 

– « Condamnons Maximillien Werner… » continua Darius.

Il passa devant une baie, la lueur illuminant la couronne sur ses cheveux noirs.

 

– « … à être pendu ce jour », proclama le héraut.

Des cris d’horreur s’échappèrent de la foule, et l’émissaire dut relire sa phrase avec difficulté.

« à être pendu ce jour… sur la grand place de Vif-argent, avec les bandits de grand chemin Denis et Almuric, à la onzième heure. »

Le peuple s’était tétanisé à ses pieds. Sous le choc, ils retenaient leur souffle, gorges serrées.

 

Le Duc fit halte devant les baies pour regarder au-dehors, l’air distant et songeur.

– « Maximillien Werner a jadis… semé la division… »

Seule la plume de Syagrius bruissait dans la Salle.

 

– « … aidé des hors-la-loi, et dressé le peuple contre nous », poursuivait l’émissaire dans un silence de mort.

 

– « Son souvenir encourage une nostalgie malsaine », asséna Darius le regard glacial, avant de quitter la baie. « Après l’avoir laissé vivre par charité… »

 

– « … c’est à l’inévitable que je me résous », lut le héraut bouleversé. « Nul n’est tenu de cesser le travail, ni d’assister à l’exécution. »

 

– « Que justice s’accomplisse, par la volonté du ciel éternel. » Darius ôta son anneau, et le tendit à son chancelier. Celui-ci apposa le sceau au bas de l’écrit. Lorsqu’il le retira, l’empreinte de la Forteresse se dessinait sur la cire rouge.

 

Le héraut montrait le sceau à la foule, tournant l’acte à la ronde dans un silence assourdissant.

Assommés, bouches entrouvertes, les citadins digéraient la nouvelle.

– « C’est tout », fit le crieur, ému lui-même.

Il roula l’ordonnance et se dirigea vers les marches.

 

 

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Entretien avec l'auteur sur Chevaliers Noirs, Vol. 1 à 3