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CHEVALIERS NOIRS 2, CHAPITRE

Chevaliers Noirs 2 - Chapitre

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Chevaliers Noirs 2

La musique avait varié, mais elle ne l’entendait plus. Tania feuilletait le large livre posé sur ses genoux, dans la chambre des dames. Son regard passait d’une page à l’autre avec attention, s’attardant sur les enluminures.

Parfois elle lisait quelques lignes d’une colonne, formant des mots muets sur ses lèvres. De beaux bleus et rouges sombres en marges, parchemin blanc décoré d’entrelacs, lettrines d’or, têtes de chapitre onciales, et surtout des lignes de calligraphie soigneusement serrées, réparties en deux colonnes. Les miniatures étaient peintes en marge, parfois en pleine page. De temps à autre, elles reposaient dans de grandes initiales historiées, le corps de la lettre servant de cadre à une scène.

Miniatures aux couleurs vives, riches pigments, bleus superbes, verts d’eau, rouges éclatants. Et du noir.

Un personnage en armure noire, debout au pied de grands engins de siège. Au loin les murailles d’une cité. De rudes guerriers en cottes de mailles, tournés vers lui, guettant son expression, prêts à exécuter les ordres. Lui, le regard braqué sur la ville, concentration absolue, image du calme et de l’autorité. Le dessin, trop naïf pour deviner les traits du personnage. Tous les visages manquaient de détails, se ressemblaient par convention.

Elle tourna quelques pages.

Un autre château sur une butte : murailles grises, tours rondes, dégradé d’azur dans les cieux. Une bataille sur une terre aride à son pied. Forêt de hampes et pennons. Des cavaliers qui chargeaient, relevant les lances pour les plonger de haut en bas, le mouvement des chevaux fidèlement retranscrit. En face des troupes de pied, écu au poing, lance dans l’autre pour arrêter la charge. Et aux premiers rangs, une silhouette noire. L’écu anticipant légèrement sur le choc, l’épée relevée à l’horizontale au-dessus de l’épaule, pour tromper l’ennemi et changer de direction au dernier moment.

Elle feuilleta plus loin.

Assaut de remparts. D’un côté une multitude de cottes de mailles s’engouffrant dans une brèche, lances en avant. De l’autre une diversion, attaque à l’échelle pour s’emparer du chemin de ronde. Volées de flèches depuis les murailles, des assaillants tombant transpercés avant de les atteindre. Les défenseurs au sommet, essayant de repousser les échelles. Et en tête sur une des échelles, le personnage à la cotte noire. Pas d’autre armure de même couleur parmi les combattants.

Elle se reporta au texte, lut quelques lignes. Siège de Sigorkanda, le jour où il avait fait peur à ses troupes. Elle poursuivit, et s’arrêta net, interdite. Il n’avait pas pu faire ça, c’était sûrement exagéré.

Mais elle se souvint que son père en avait fait autant. On le lui avait raconté.

Troublée, elle passa quelques feuillets.

Encore la cotte de maille, plus noire que la nuit. Une courte tunique superposée sur l’armure, si l’on pouvait se fier à l’interprétation. Des pans de mailles recouvrant les cuisses, sans doute la jupe du haubert lacée. Des jambières noires sur les tibias. Sur quelques enluminures, on pouvait y voir des ornementations d’entrelacs, grossièrement restituées pour qu’elles soient visibles.

Le parchemin émettait un léger froissement lorsqu’elle tournait les pages. Elle vit défiler d’autres scènes du manuscrit peint.

Des troupes rangées d’un bout à l’autre de l’horizon avant la bataille. Une immensité d’archers, de gens de pied aux lances dressées, de cavaliers disposés en escadrons sur les ailes. Cottes rutilantes, haies de heaumes et armes levées. Combat imminent. À l’avant-plan, entouré de compagnons à cheval, les fidèles entre les fidèles, le personnage noir. Scrutant l’horizon. Le stratège avant la bataille, calculant, anticipant sur les manœuvres ennemies. Le dessin était trop petit pour distinguer les traits, mais on devinait l’expression. Le regard, la détermination, la patience, toute à son estimation.

Autre page. Le cavalier noir passant au galop, épée levée, inspirant les troupes, clamant un ordre. Blessé ou couvert d’un sang qui n’était pas le sien. Un de ses compagnons levait une bannière noire à tête de lion d’argent. Un lion curieusement tourné à gauche, à senestre ? Les combattants de pied, armes brandies, bouches ouvertes. Des flèches en vol dans l’air. Elle pouvait presque entendre les cris.

Et il y en avait beaucoup d’autres, de ces scènes de batailles. Elle en avait la tête qui tournait. Des rangs de cavaliers qui s’écrasaient au galop les uns contre les autres. Des hommes à pied qui se regroupaient autour d’un étendard noir, lances brisées, dégainant les épées. Des nuées de bannières contre l’azur. Et parfois une silhouette noire, occupée à commander, haranguer, monter à l’assaut parmi les premiers, avec froideur, sans rien d’autre qu’une exécution impitoyable, comme s’il ne mettait pas sa vie en jeu, comme s’il se moquait de se précipiter sur l’ennemi.

Contradictoire, déroutant. Pas ce qu’elle avait cru au début.

Une miniature pleine page. Le personnage noir, droit devant une grande tente, recevant en chef de guerre la reddition d’une ambassade. Revêtu d’une armure différente mais toujours noire avec des pièces de fer sur les avant-bras. Armure d’apparat ? De l’allure, les épaules larges, plus grand que la moyenne. L’esprit qui semblait surtout aigu, inébranlable comme le roc. Plusieurs vaincus se courbant, mains sur les genoux, faisant leur soumission. Des gardes sur le qui-vive, guettant le moindre geste hostile de leur part, arme en main.

La silhouette noire avait quelque chose d’inaccessible, de lointain. Maîtrise de soi, pouvoir absolu, et quelque part… mépris de ce pouvoir, indifférence ? Lassitude ?

Quelque chose de réellement curieux. Comme s’il n’éprouvait rien après chaque victoire, que son univers était peuplé d’ombres et de néant.

– « Il a un air familier, cet homme… »

Tania sursauta. Emeline penchée sur son épaule, observait les enluminures avec attention.

 

 

 

Extraits
 
Opinions de lecteurs
 
Entretien avec l'auteur sur Chevaliers Noirs, Vol. 1 à 3