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CHEVALIERS NOIRS 1, CHAPITRE

Chevaliers Noirs 1 - Chapitre

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Chevaliers Noirs 1

7 Mai 1112

Anno Aquilae Nigrae (« de l’An d’Aigle Noir »)

 

1h17

 

Le son était né dans le lointain, sous l’immense ciel nocturne et ses myriades d’astres. La lune dérivait haute et pleine. Le grondement vint couvrir le souffle du vent, les rares hululements des oiseaux de proie, grandit sous les constellations, inattendu en pleine nuit : l’approche rapide d’un ensemble de chevaux à la course, leurs sabots martelant la terre ferme.

La lune inondait de clarté un ensemble de collines boisées, un amas de déclivités et replis. Une route les coupait à mi-pente, serpentant entre les versants. Le grondement des galops approchait, derrière un plissement.

Celui-ci disparaissait sous des arbres de plus de 20 mètres : des hêtres aux formes effilées, des chênes fournis et arrondis, s’étageaient effleurés par la lune. Le long de la pente, la luminescence tombait oblique, tachant les buissons sous les branchages. Le galop se décuplait, puissant et lourd, plus proche. Des oiseaux effrayés s’envolaient tour à tour dans la nuit. Les grands arbres délinéés par l’éclat pâle, plus grands que des maisons, parfois tors et déviants, se succédaient et descendaient toujours plus bas, jusqu’à la mauvaise piste qui coupait la forêt. Alors…

Dans un appel d’air, la masse sombre de l’homme couché sur la monture passa comme un projectile dans la nuit.

Son cheval avait soulevé une nuée de poudre. Les grains montèrent haut, révélés en cristaux par les traits bleus de la lune.

Plus loin, les chevaux des poursuivants avalaient le terrain dans un grondement de tonnerre. Les robes luisaient sous l’effort. Les encolures travaillaient, les bêtes écumaient. Les cavaliers courbés en selle, trépidaient au rythme du galop.

Ils étaient sept et chevauchaient à deux de front. Ils poursuivaient leur cible à un train d’enfer. La route s’échappait rapidement derrière eux, avec le nuage de poudre dégagé par la chevauchée, qui tourbillonnait avant de disparaître.

Même en plein jour, ils auraient surpris. Tout leur harnois était plus noir que la nuit : depuis les chapes volant autour des épaules, jusqu’aux cottes de mailles, les fourreaux des épées et les bottes. Allongés sur les chevaux telles sept ombres, ils ne portaient ni gants, ni casques. Et seuls leurs mains et visages ressortaient en taches claires.

Ils plissaient les paupières pour voir au travers du nuage de poudre soulevé par le fugitif. La crinière leur frôlait la face, animée par le travail de l’encolure. Ils avalaient sa poussière, qui irritait leurs yeux.

Les formes sombres des arbres défilaient en amont, à gauche. Des branches basses fouettaient l’air et s’enfuyaient. Le paysage courait, changeant à toute allure. Ils gardaient les yeux rivés sur le cavalier au-devant. Malgré sa légère avance, il devait maudire la lueur blanchâtre qui le trahissait. Ils le voyaient galoper au-delà des arbres penchés sur la route et des buissons débordants à gauche. Tout en noir lui aussi, il négociait dangereusement les virages autour des versants.

À la moindre embûche sur le terrain, un cavalier pouvait vider la selle et se rompre les os. Ces hommes se fiaient uniquement à la pleine lune pour rattraper leur cible, et ils filaient vite, très vite. De temps à autre, leurs yeux se reportaient sur la piste, essayant de discerner l’ornière qui les ferait plonger en avant, sachant qu’à cette allure il serait trop tard pour l’éviter.

Mais tôt ou tard…

Alors, pendant que les collines bondissaient à côté, les poursuivants se cramponnaient au harnachement, les muscles douloureux dans l’appréhension de la chute. Au deuxième rang, le cavalier à barbe claire tonna de nouveau :

– « Surt !... »

Mais seul le grondement de la chevauchée lui répondit. Et comme les autres, il serra les lèvres. Le noir fugitif continua de se précipiter dans la nuit, et ils en firent autant derrière lui. Leurs chapes obscures, soulevées par la vitesse, découvraient de longues et coûteuses cottes de mailles qui les recouvraient jusqu’aux poignets. Et la lune en cascadant, révélait que même les mailles — ces fins anneaux de fer rivetés les uns aux autres — étaient passées au noir. Par-dessus, les cavaliers portaient un sarrau sombre à manches courtes, et l’armure plus bas se prolongeait en jupe d’anneaux de fer fendue devant et derrière, ses pans attachés contre les cuisses comme des caleçons. Sur leurs tibias, d’épaisses jambières de cuir arboraient un même dessin d’entrelacs, au-dessus des bottes passées dans les étriers.

Rien n’était dépareillé chez les sept hommes, évoquant l’appartenance à une même force militaire, austère et disciplinée.

Ils se redressèrent en selle pour prendre un virage, et près de leurs cœurs de petites broches métalliques étincelèrent, plus petites que la paume de la main. C’étaient des fibules de même taille, accrochées au même endroit sur les sarraus noirs.

Aussitôt, les sept poursuivants se recouchèrent sur l’encolure. Cela faisait plus d’une heure qu’ils poursuivaient leur cible.

 

Ils l’avaient presque rattrapé au village-rue. Ils avaient réveillé l’aubergiste. À trois, ils avaient tambouriné à sa porte, puis l’avaient forcée, découvrant sa chambre vide, une fenêtre ouverte sur la nuit. Puis les quatre en bas avaient appelé : ils entendaient un cheval s’éloigner dans l’obscurité. Les trois autres s’étaient jetés dans l’escalier, bousculant l’aubergiste. Ils avaient bondi au-dehors pour remonter en selle. La pleine lune teintait d’argent le village et son unique rue ouverte sur les champs. Au bout de celle-ci, le galop d’une monture s’atténuait dans la campagne. En émergeant du bourg, ils l’avaient vu. Un cavalier liseré par la lueur pâle, pressant son cheval entre les vignes obscures, vers la forêt au-delà. Les sept hommes venus d’Aiglecroise avaient enfoncé les genoux dans les flancs de leurs montures, prenant le galop. Fandon lui avait crié d’attendre, des mots que l’intéressé n’entendit pas ou ne voulut pas entendre. Rapidement, ils avaient jeté leurs flambeaux, car les flammes s’étiraient sous le vent et les empêchaient de voir au loin le peu que montrait la lune. Les cavaliers avaient dépassé la vigne, chassant la silhouette solitaire avalée par les bois, vers les collines prédominant au-delà.

Puis le jeu avait commencé. Ils s’étaient vite arrêtés dans la forêt pour s’orienter et écouter. En vain. Il s’était arrêté lui aussi pour les laisser passer. Ils avaient attendu. Après un long moment, ils avaient entendu un cheval qui s’éloignait discrètement. Ils avaient trotté dans sa direction, mais le pas lointain avait changé de rythme, reprenant le galop. En jurant, ils avaient essayé de le suivre en se fiant uniquement à l’ouïe.

Et le jeu du chat et de la souris s’était poursuivi. Ils s’arrêtaient pour écouter, découvraient qu’il s’était arrêté aussi. Ils demeuraient entre les troncs noirs et faisceaux de lune, laissant leurs chevaux souffler, à l’affût de toute leur attention. À plusieurs reprises, ils avaient entendu le pas ou le trot repartir dans des directions inattendues. Ils savaient qu’ils ne le rattraperaient sans doute jamais dans ces ténèbres hallucinantes, ces milliers de formes prêtant à confusion. Mais à chaque fois ils l’avaient entendu, et parfois même aperçu au détour d’un vallon, par une trouée entre les arbres. Chaque fois, ils avaient tourné bride pour s’élancer derrière lui.

Mais le cavalier solitaire était maître du jeu. Il feintait avec virtuosité, tournait, faisait halte pour se tapir dans les bois. Et ils ne pouvaient s’empêcher de penser qu’il maîtrisait la situation. Cependant la plus haute autorité de leur Ordre leur avait demandé de retrouver cet homme à tout prix. Et l’aboutissement de leur longue traque était peut-être l’événement le plus important sur le continent cette nuit-là.

Les chevaux renâclaient, griffés par les buissons. Mais leur lourd galop avait martelé l’humus derrière le fugitif. Peu à peu, il les avait menés dans les hauteurs. Ils avaient gravi les pentes à sa suite.

 

Finalement, l’homme avait trouvé cette piste à flanc de colline et s’y était lancé au galop. Depuis, il ne décélérait pas.

Ils guettaient sa forme penchée sur la selle. Ils le perdaient de vue régulièrement dans les virages. Il disparaissait et revenait. Et les longues pentes continuaient de défiler, sous les étoiles indifférentes, avec les sabots grondant sur la mauvaise piste, et le vent cinglant leurs visages.

À présent 500 kilos de bête folle écumaient sous eux. Les chevaux brillaient de sueur, renâclant dangereusement dans un concert de souffles rauques et le tonnerre de la cavalcade. Mais toujours, malgré tout, ils les pressaient en avant vers le noir cavalier.

Le chemin descendait en pente douce vers des vallées obscures. Ils l’avaient perdu dans un virage. Il réapparut avec son sillage de poudre, ayant repris un peu d’avance. Et soudain, il tourna sèchement dans un embranchement, vague passage au creux de deux collines. Tendus, les poursuivants forcèrent l’allure, malmenant leurs montures. En approchant, ils comprirent que le sentier était vraiment très étroit, et sans un mot quelques cavaliers se rabattirent. La chevauchée s’effila, se forma en file indienne pour tourner sans ralentir. Ils arrivèrent à la mince trouée sans savoir ce qu’il y avait derrière, craignant de mal calculer et de vider la selle. Ils discernèrent à peine le virage, entre les masses hirsutes des arbres. Les sept cavaliers se redressèrent légèrement. Les broches étincelèrent sur les poitrines.

Ils tournèrent en trombe, rabattant leurs montures à l’intérieur de la courbe, enfonçant les tibias dans leurs flancs pour les obliger à ne pas ralentir.

Les frondaisons occultèrent les étoiles. Ils galopaient sur un sentier encore plus mauvais, dans un tunnel obscur entre les feuillages. Des éclats de lune défilaient, soulignant la végétation menaçante aux abords.

Le cavalier de tête hurla « Branches ! ». Et les suivants s’aplatirent contre l’encolure, entendirent des branches basses siffler tout près. Ils se cramponnèrent, suivirent les taches de clarté lunaire qui se succédaient sur le sol, devinant le sentier plus qu’ils ne le voyaient. Ils ralentirent à peine. Ils serrèrent les dents.

Les masses des feuillages, dangereusement proches, défilèrent confusément sur les côtés, entre obscurité et faisceaux lumineux.

Il y eut un dernier virage. Au-devant une trouée apparut avec un fragment de ciel étoilé. La forêt s’ouvrait sur une vaste plaine désolée.

La chevauchée jaillit du bois comme une flèche noire. Ils virent s’agrandir l’immense firmament peuplé d’étoiles, et un paysage spectaculaire qui attira un instant leur attention. Ils chevauchaient sur un immense plateau herbeux, jonché de broussailles telles des excroissances sombres et argent.

– « Là ! » cria l’homme de tête.

Un nuage de poussière s’élevait au-devant. Dans un grondement de tonnerre, ils pressèrent les chevaux. La forêt s’évasait tout autour en une prodigieuse arène. Loin devant, un horizon de collines ondulait sous la lune. Ils distinguèrent alors mieux le cheval qui s’enfuyait. Les étriers vides battaient ses flancs. En selle, il n’y avait plus la silhouette du cavalier, découpée devant les constellations.

– « Il n’est plus là ! » s’écria un des premiers.

– « Il est tombé ? »

Ils pivotèrent, scrutant les buissons et la lande qui passaient à un train d’enfer. Puis Stilicho, le Maître On aux cheveux gris fer, lança :

– « Trouvez-le ! Yazid, le cheval ! Les autres, trouvez-le ! »

Avant qu’il n’ait fini, quatre cavaliers tirèrent sur les rênes : les trois derniers en tournant de part et d’autre, un à l’avant envoyant son cheval dans une ample boucle latérale. Les trois derniers continuèrent sur leur lancée. Les quatre qui s’étaient écartés, soulevant des nuées, firent pivoter leurs montures écumantes. Ils regardèrent en arrière, en quête d’une forme sur la lande noirâtre. Ils n’aimèrent pas ce qu’ils virent : la terre obscure qui pouvait receler bien des choses dans ses herbes et ses creux, les ombres épaisses qui y rampaient. Leurs regards balayèrent en un éclair l’étendue, remontèrent vers le sentier par lequel ils étaient arrivés. L’un d’eux signala à ses compagnons :

– « Par ici ! »

Et il dirigea son cheval vers un bouquet d’arbustes, suivi des trois autres. Pendant ce temps, le cavalier de tête poursuivait le cheval abandonné au grand galop, prenant des risques insensés. Les deux derrière lui ralentirent puis s’arrêtèrent, le regardant chasser la monture solitaire. Rapidement, celui aux cheveux blancs se retourna pour voir ce que faisaient les autres derrière.

Ceux-là avaient mis pied à terre dans les herbes argentées, attachant au plus vite les rênes de leurs montures aux arbustes. Puis ils s’élancèrent au pas de course vers le sentier qu’ils avaient emprunté. L’un d’eux jeta : « Quinze pas ! Quinze pas d’écart ! » Et ils s’espacèrent et s’espacèrent davantage sans cesser de courir. Ils ramenèrent les pans de leurs chapes pour cacher les reflets des fibules, basculèrent les chaperons pour dissimuler leurs faces plus pâles. Ils dégainèrent de petits arcs récursifs à la ceinture, attrapèrent des flèches aux carquois contre les cuisses droites. Ils les couchèrent sur les armes, glissant les encoches sur les cordes. Et les quatre chasseurs se précipitèrent armés, telles des ombres au clair de lune.

Au même moment, Yazid galopait à côté du cheval en fuite. Arrivant dessus, il se pencha et tendit le bras, manquant de peu les rênes qui s’agitaient. À distance, l’homme blond et celui aux cheveux gris l’observaient. Yazid enfonça les tibias dans les flancs de sa monture, se pencha davantage en selle, s’allongea à l’extrême au-dessus du terrain qui se mouvait à allure folle. D’un mouvement de paume, il attrapa les rênes. En criant « Ho ! Ho ! », il tira dessus. Ses bottes prirent appui dans les étriers. Les branches des mors firent baisser les têtes. Les encolures des équidés se redressèrent, et les deux chevaux s’arrêtèrent dans un fracas de sabots ferrés, soulevant un nuage de poudre et de fétus qui dériva un instant sur le paysage.

À l’arrière, l’homme blond et celui aux cheveux gris laissèrent leurs épaules aller. Ils virent le jeune homme faire prudemment demi-tour, et commencer à revenir en ménageant les montures.

Derrière, un des chasseurs lança « Halte ! » et les quatre, maintenant espacés d’une douzaine de mètres, s’arrêtèrent. Le même indiqua le schéma tactique aux autres : « Deux par deux, droite, tour de rôle. »

Aussitôt le premier et le troisième homme à partir de la droite repartirent à pas de loups, sondant la lande obscure. Les deux autres s’agenouillèrent dans les hautes herbes, disparaissant presque jusqu’au cou. Les deux premiers avancèrent comme des félins à l’affût, armes basses, prenant le temps de dissocier les formes dans les ombres. Ils maintinrent leurs arcs vers le sol, cherchant avec une allure de tueurs. Leurs cottes de mailles cliquetaient très peu, probablement serrées par des lanières contre la doublure de cuir en dessous.

Pendant ce temps, Stilicho le Maître On avait tourné bride pour suivre leurs recherches. Les chevaux, excités par l’épreuve d’endurance, s’ébrouaient. Le cavalier à barbe blonde reprenait son souffle, flattant sa bête. Il ne s’était pas encore retourné. De ses yeux clairs, il contemplait le paysage devant.

Derrière Yazid qui revenait avec la monture capturée, s’étendait une mer de collines rebondies telles des dunes ou des vagues figées sous la lune. Elles recelaient leurs zones d’ombres. L’homme blond remarqua la tempête qui approchait à l’Est. Un rideau de nuages barrait le lointain, telle une chaîne de montagnes mobiles entre la terre et les cieux. Il souffla un long trait d’air.

 

 

 

Extraits
 
Opinions de lecteurs
 
Entretien avec l'auteur sur Chevaliers Noirs, Vol. 1 à 3